
De mon appartement vide ou presque, plus de matière première
dont il pourrait tirer quelque bénéfice. Je n’achète
plus rien non plus à Raymond, le Pucier. Il parle, j’écoute.
- Cette fiche, il la tenait d’un certain M. Salomo, maître
des chiens écrasés, raboteur de rubrique musicale à
ses heures dans je ne sais plus quel canard. Certains collègues
lui repassaient volontiers les disques sur lesquels ils préféraient
se taire, lui remettaient les billets de concerts auxquels ils entendaient
bien ne pas assister ; les anecdotes de coulisses ou studios qui leur
donnaient froid par l’ennui qu’elles exhalaient encombraient
ses oreilles. Sa femme appréciait les historiettes, profitait
des récitals, jetait les disques. Il ne faisait de mal à
personne en somme, ce qui ne signifie pas qu’il faisait le bien.
Je crois que ces articles n’intéressaient personne en fait
- Et les morts ne lisent pas.
- Mais vint la fiche. Produite et vendue par millions de part le monde,
elle était unique en son genre. C’est du moins ce que lui
avait assuré celui qui la lui avait donnée. Il employa
même le terme ”légende” à son propos.
De celle que le rock engendre volontiers pour rajouter du piment aux
riffs et du sel aux solos. Mais il vous raconterait cela mieux que moi.
A c’t’heure il doit être à la Palmeraie, sur
l’avenue, vous voyez?
J’y étais déjà. Salomo aussi. Attablé
en vitrine, l’air d’un carton d’emballage détrempé.
Occupé, cuillère à peine tenue entre pouce et index,
à lui faire effectuer des tours de manège dans le noir
mousseux de son esspress. Geste machinal qui lui permettait de considérer
successivement une corbeille vide de croissants, une guirlande clignotante
agraffée sous le plateau du comptoir, la végétation
montant à l’assaut du remblais soutenant une voie ferrée,
et sous le pont-rail transportant cette dernière par-dessus l’avenue,
un cimetière.
- Commençons par le commencement : les mots. Ceux employés
par le Trèmon, feu rédacteur en chef pour me passer un
savon, ceux utilisés par moi dans un article qui devait servir
de coup de pouce à une chanteuse prometteuse. Mais trop c’était
trop, comme on dit. Je l‘avais fusillée. La soupe réactionnaire
qu’elle soumettait aux auditeurs s’avérait à
mes yeux aussi aussi nocive qu’un programme concocté par
un office de propagande. Et sa présence sur scène avait
la grâce d’un tambour de machine à laver emballé.
Elle chantait comme ses pieds, qui devaient être fort laids et
méritaient qu’on les chausse d’escarpins en béton.
Elle agravait son cas en citant des auteurs-à-textes comme référence,
sous-entendant par là que ses paroles contenaient des mots. Les
écrivait-elle? J’exprimais des doutes. L‘exercice
est difficile lorsqu‘on possède l’intelligence d’un
sabot. Cela froissa les égos, vous pensez bien. L’agent
de la future diva (sic!) débarqua dans la rédaction, proféra
des menaces, ne me flanqua pas son poing dans la figure mais fila directement
chez Trèmon. L’entretien fut court. Larbin y assista malgré
lui, sortit avant les deux autres, s’approcha de ma table pour
y déposer une enveloppe. Je rabaissai le capot de mon Underwood,
fourrai des brouillons dans ma poche, tout est dit, pensai-je. Larbin
me rejoignit au bar du coin, commanda une mousse et résuma l’entretien.
L’agent : ou bien votre analphabète va apprendre à
écrire ailleurs, ou bien je retire mes annonces publicitaires.
Dans le premier cas : les paillettes continuent de pleuvoir ; dans le
second, vous regretterez amèrement qu’il ne pleuve plus.
Trémon n’eut pas à céder, il n’était
que oui. Je fus surpris cependant de ne pas trouver dans l’enveloppe
une indemnité en liquide signifiant mon renvoi sans délais.
- ??????
- Une invitation. Chapeau l’article.
- ???????
- C’est moi qui vous indiquerai la date et le lieu.
Je retrouvai Larbin dans une gare de banlieue, dans le sud, mais sans
l‘exotisme comme ici (Il désigna un palmier au stipe et
houppier découpés dans du contreplaqué peint d’un
vert lumineux). Ce n’était plus Larbin, mais Quipo, membre
du collectif ”Les ravageurs”. Le nom se référait
à celui d’une bande d’adolescents de ce coin là,
spécialisés dans le cambriolage au début des annnés
30. Eux se contentaient d’organiser des concerts sauvages, des
expositions.
- Mr. Larbin et Dr. Quipo en quelque sorte?
- Au journal je lui trouvais une allure spongieuse, là c’était
l‘allant pachidermique musclé, oreilles en pavillon de
charge, prêt à se ruer sur le premier qui l’ouvre.
Nous arrivâmes devant un immeuble, genre hôtel particulier.
Quipo écarta les battants du portail, nous nous retrouvâmes
au pied d’un escalier en fer-à-cheval rappelant, en des
proportions moindres, celui de Fontainebleau, mais donnant accès,
lui, à l‘entrée murée de Bains-douches, fermés
pour cause d‘insâlubrité. Nous pénétrâmes
dans le bâtiment par le rez-de-chaussée, accédèrent
à l‘ancien lavoir. Un groupe de femmes alignées
sur une rangée de draps étalés, les aspergeaient
régulièrement d’une eau savonneuse ou glycérineuse
et les frottaient vigoureusement avec une brosse métallique.
La flaque répandue autour d‘elles indiquaient un nombre
conséquent d’aller-retours jusqu’à une citerne
où elles puisaient l’eau avec un seau, la capacité
du réservoir en sous-entendait autant sinon plus. S’y mêlait
une poussière patiemment accumulée par une quarantaine
d‘années d’inoccupation. Cela formait comme une pâte
fine, qui maculait draps et robes. La scène prenait l’aspect
d’un tableau-vivant d‘après ces lavandières
représentées comme obsessionnellement par Eugène
Boudin, mais éclairées là par le camaïeux
gris d‘une lumière cagnardieuse. Allégorie de l’effort,
ou dénonciation de l’esclavage ménager? Je ne tranchai
pas. Quipo désigna un escalier qui nous mena aux cabines de douches.
On rappait dans l’une, affirmait la prépondérance
de la trinité harmonique punk (verbe-sujet-complément
et fuck off, Quipo dixit) dans une autre ; au milieu de la troisième
un parasol achevait de se consummer, sur le sol de la quatrième
des jouets en peluche dépiautés
agitaient répétitivement leur squelette de robot. Chiots
aux pirouettes autistes, clowns martyrisant les fûts et cymbales
d’une batterie, ou encore têtes de poupée piquées
sur des brosses à dents électriques, animées d’un
”non” perpétuel. Restes d‘êtres à
l’identité réduite au mécanisme les animant,
et colorés d’un blanc sale mêlé d’un
vert dont la teneur en acide arsénique, oxyde de cuivre, potasse
et chaux, achevait de dégénérer. L’abondance
de graffitis soulignait l’abandon des lieux. La nuit tombait,
nous les devinions plus que ne les voyions, ainsi peut-être, l‘homme
des cavernes ses peintures murales. Débouchâmes finalement
dans l‘ancien séchoir dont les cages grillagées
formaient une sorte de poulailler. Coulisse idéale, selon Quipo,
pour soumettre son ”Eschare” à un public de silhouettes,
acclimatées à la fraîcheur d’une nuit de mars
et à la quasi obscurité, par un savant mélange
de Valstar aussi mousseuse qu’une bonne lessive et de poudre artisanale
destinée à accélérer les particules cérébrales
pour ensuite les immobiliser en plein vol. Maintenues en suspension
le temps d’un morceau, elles reprenaient leur course dans l’intervalle
le séparant du suivant, ou retombaient pour se mêler à
la fiente de pigeon marbrant ici et là le ciment du sol. Des
gravats roulaient sous nos semelles, des emballages craquaient, des
boîtes de bière détalaient comme des rats.
- C’est mon tour, avait laché Quipo. Vous connaissez la
Bièvre?
Je ne fis pas le rapport entre la rivière défunte et ce
que j‘entendis. Cela grondait dans les bafles, brassait des basses,
hoquetaient des aigüs. Une demie heure de bourdon saturé
passé en boucle, infiltrant les tympans comme l’humidité
un mur, et méthodiquement assailli par des scrofules, pustules
et vieilles peaux, sans oublier l’effet moiré d’huile
de vidange et autres rejets industriels, par-dessus lesquels Larbin
laissait tomber des accords non dénués de mélancholie,
le tout accompagné du teuf-teuf têtu d’un groupe
électrogène venant de l’extérieur. C’était
ça la Bièvre, et la déjection accumulée
par ses eaux. Cela pouvait fasciner.
- J’ai connu quelqu’un que cette rivière
avait aussi inspiré.
- Peut-être, oui, pourquoi pas? Une fois le numéro achevé,
nous nous assîmes dehors, sur une marche de l’escalier qui
présentait un revêtement de sol identique à celui
du séchoir, trop peut-être pour y continuer une conversation
d’ailleurs tuée dans l’œuf avec l’arrivée
de fonctionnaires de police alertés par un voisinage exédé.
L’incompatibilité des conceptions du monde était
évidente. La loi vérifia l‘identité des uns
et des autres, confisqua le groupe électrogène, dressa
un procès verbal qui resterait sans suite, mais propre à
apaiser ces riverains rétifs, soucieux de leur sommeil. Les partis
se dispersèrent. Nous remontâmes la rue jusqu’au
carrefour à un angle duquel se trouvait un café-tabac-restaurant
franco-portugais.
- La serveuse est asiatique, a dressé un autel derrière
le comptoir, la terrasse est d’intérieure.
- Dans le café?
- Non, du genre féminin.
- ???????
Fermé. Nous repartîmes en sens inverse vers le périphérique,
le longeâmes un temps, pour nous engager sous un pont. Trois possibilités
de cul de sac s’offraient à nous : l’allée
menant à un stade auquel nous n’aurions pas accès,
l‘entrée du cimetière (inacessible encore), le mobilier
d’un intérieur spartiate, oublié volontairement
à la base du mur soutenant les voies du BP, et à ce titre
qualifié de dépôt sauvage (l’enquête
suivait son cours). Entre canapé, matelas et armoire à
boissons fraîches remplie de feuilles mortes, nous choisîmes
le premier et y nous poursuivîmes notre entretien.
- Le secret d’Eschare, c’est la fiche.
Ce disant, Quipo soupesait le jack dans sa paume, l’air d’un
expert en ballistique cherchant à identifier l‘arme à
laquelle appartenait le projectile qu’il observait, évaluant
simultanément les dégâts qu’il pouvait commettre.
- Ça n’a l’air de rien, mâle (fiche) d’un
côté, (prise) femelle de l’autre. Après avoir
la introduit la fiche dans l‘amplificateur et un casque stéréophonique
dans la prise, j‘ai plaçé un microphone entre les
écouteurs, maintenus par du scotch, de façon à
enregistrer ce que je jouais, jusqu’à obtenir l‘âme
de la rivière, aussi dense et riche que les 34 pages de Huysmans
en décrivant le parcours.
Je les avaient entendues ces 34 pages. Tout cela me dépassait
un peu, lui avouai-je.
Un employé municipale ouvrit la porte du cimetière.
Les chiens n’étaient pas autorisés, ni la circulation
en vélo, un abris bus cependant avait été installé
près de l’entrée, à la disposition des –
morts? Du stade voisin, la rumeur ne leur parvenait jamais, les projecteurs
dédaignent les éclairer. Le language en longueur (langueur?)
des tombes et la poussée enthousiaste d’Italie XIII s’harmonisaient
dans la brume. Quipo marchait lentement, s’arrêtait devant
la photographie encadrée d‘un motocycliste (dont les 20
ans d’existence paraissaient bien dérisoires en présence
des fleurs de faïence colorée ornant la tombale), un buste,
considérait une pompe ou un arosoir, s’imaginait pour sa
part : “Quelque chose dans le genre”. Il désigna
une stèle ornée d’un relief représentant
un chef d’orchestre, concentré sur sa partition, en qui
la Fanfare “La Sirène de Paris”, l’”Harmonie
Municipale d’Amiens” et la Fanfare Boulonnaise reconnaissaient
un grand artiste et lui rendaient hommage. Nous continuâmes. La
prochaine halte fut dédiée à un hommes de lettres
:
- Le créateur de l’Artistocratie. Les pages où il
fustigeait l‘art “tricolore” de la 3ème République
et fusillait l’évènement sportif comme créateur
de laideur, ont positivement influencé ma propre démarche.
- Mon domaine c’était surtout celui de
ces existences qui n’entrent pas dans l’Histoire, qui bouchent
les trous entre les évènements et dont les patronimes
n’apparaissent jamais sur la liste des personnalités inhumées
dans tel ou tel cimetière. Par ailleurs, au-delà des artistes
cités par ma femme et me servant de balises critiques, il n’existe
pour moi en musique qu’un immense vide-ordures. Douât boueuse
où s'agite la foule des parasites avides de charts, lécheurs
de hit-parades.
- La fiche magique en absorbe l’immondice, le recycle et le remet,
purifié, dans le circuit musical ou même au-dela, dans
la réalité. Savez-vous qu’au 16ème et 17ème
siècle l’Université de Paris envoyait ses écoliers
prendre l’air par ici?
- Ça reviendra?
-
Un trio de semi-remorques en sprint vers la porte d’Orléan
couvrit sa réponse.
Lorsque nous nous quittâmes j’avais la fiche en main. Je
n’avais pas saisi grand chose à son discours, ni au reste
de la soirée, pour être franc. Le lendemain Quipo, redevenu
Larbin, me fit un clin d’œil, pianota des doigts. J’avais
compris. Me mis au travail, tirant le meilleur de mon Underwood, me
réjouissant à chaque coup de clochette en fin de marge.
Une portative, achetée chez Asteur.
- ???????
- Raymond, au puces. Il le place à toutes les occasions, vous
n’avez pas remarqué? Même à prix d’ami,
c’était pas donné. J’ai eu beau dire à
ma femme que ça nous ouvrait des perspectives... Enfin je ne
vais pas vous raconter ma vie.
Salomo interrompit son récit quelques secondes, comme tétanisé,
inspiré ou idiot, le nez en l’air, une main en poche.
- Cela me prit une petite demie heure pour taper mon article. Sans passer
par la case Trèmon je me rendis à l’imprimerie,
comme cela arrivait parfois. Ma chronique avait pris du volume, explosait
en fait la mise en page dont elle occupa toute la moitié supérieure.
Le prote s’étonna à peine, ne discuta pas, puisque
Trèmon le voulait ainsi. ”Qu’avons-nous fait de nos
oreilles?” interrogeait le titre, avec une police suffisemment
grande et grasse pour interpeler un myope. J‘avais conservé
mon style pour l’entrée en matière, souple, honnête,
un rien d’humour désabusé. J‘évoquai
pour commencer, le générique de Baisers volés,
la symbiose, à mes yeux parfaites entre la chanson interprétée
par Trénet et l’image. Qu’y avait-il de mieux pour
mettre le lecteur en confiance? Sans prévenir je passai à
la vitesse supérieure. La conclusion n’était que
ruines. Des lecteurs abasourdis par cette violence réagirent
en écrivant des lettres de lecteurs, des collègues m‘exprimèrent
ouvertement leur mépris. Trèmon enragea de ne pouvoir
me mettre à la rue. Lorsque l‘article paru, j’étais
en congé maladie longue durée, attestation médicale
à l’appui, transformé sans mal en pré-retraite.
Quipo n’a pas entretenu sa graisse au journal. Il continua à
touiller ses sons puis seulement sa tambouille, joua au véritable
ravageur un temps, magouilla ensuite avec succès dans l’immobilier
puis sans, entreprit finalement de débarasser le monde de sa
ferraille, devint propriétaire sur la côte d’un hangar,
qui a une époque aussi lointaine qu’épique alors
et aujourd’hui légendaire, avait abrité pas moins
de 40 bovins. Il y amassa tout un rebut de tôles et de fer ; aux
engins de chantier déclassés s’ajoutèrent
du matériel agricole, des outils, des pièces détachées,
des caisses, des pots de peintures, des bidons, des armoires, des véhicules,
poutrelles, câbles, clôtures. Il amassait. Il dessossait,
sciait, ordonnait sisyphiquement cette rouille sur des étagères
métalliques déformées par le poids, son système
lui-même subissait la corrosion. Les fermiers des alentours considéraient
cela avec indifférence, l’un deux eut peut-être voulut
exprimer des conseils mais les mots lui manquaient. Il possédait
épagneuls tibétains. Dans leur pays ils servent à
faire tourner les moulins à prières (Comment? Mystère.),
ces moulins faisant défaut dans la région, ils menaient
une existence plutôt neurasthénique, la femelle était
atone, le mâle aboyait sans discontinuer. Moins sensibles les
gens du coin en profitaient pour se débarasser de leur surplus
à bon compte. Frigos, machines à laver, appareils électro-ménagers,
meubles divers venaient accroître la population déjà
en bord de rupture de l’arche de fer. Larbin regardait tous ces
débris se dispercer lentement dans sa cour, les fourrés,
fossés, proies faciles pour la végétation dont
les feuilles, les tiges et les branches redessinaient cette ordure,
lui donnait une forme lui convenant mieux. J’y suis allé
avec ma femme. La nuit par ciel dégagé, nous vîmes
autant d’étoiles qu’il est nécessaire pour
ne pas parvenir à les compter ; la voie lactée était
facilement reconnaissable. Nous avons aussi vu la mer. Egale à
elle-même, supposions-nous : changeante, tout en respectant la
règle des marées, établies depuis que la terre,
la lune et le soleil sont voisins. Les vagues râpait consciencieusement
le granit des rochers, qu’elles transformaient en parmesan sablonneux
et parfaitement indigeste. Nous nous promenâmes sur la plage lorsque
la météo avait le sourire, se baigner aurait été
téméraire, sinon suicidaire. Le vent transportait son
sel à gauche et à droite, jusque chez Quipo ; nos vêtements
en étaient impreignés, nos visages affichèrent
une patine ”maritime” qui disparut au fur et à mesure
que nous nous éloignâmes pour rentrer. J'avais prévu
de lui rendre sa fiche, mais l'ayant oublié ici, c'est Asteur
qui en a hérité.
- Et ensuite?
- Quoi, ensuite?
- Quipo?
- A c’t’heure, comme dirait Raymond, il doit avoir votre
âge, moi, j’ai le mien.