Certains les avaient profondément
terre-à-terriennes. Exemple parfait de cette constatation, se
rappelait Lucien, un gugusse avec qui je fus veilleur à l’imprimerie
un journal à grand tirage. Mon copain Popeye, à qui je
devais ce travail, m’avait prévenu : l’avantage du
job c’est que tu es tranquille, le désavantage c’est
Miraud, dont le bavardage ne manquera pas de tuer cette tranquillité
à coups de pioche. „Dès la première nuit
je pus comparer le portrait que m’en avait fait Popeye et l’original.
Je préférais d’emblée le premier, au moins
il ne parlait pas. Miraud affichait un quart de siècle à
l’état civil, possèdait la mentalité d’un
demi, et sa connerie était infinie. M’expliquer la ronde
que nous devions effectuer dans les bâtiments à telle et
telle heure, m’indiquer le fonctionnement du standard téléphonique,
me mettre au courant des divers trafics relevant de l’article
22 – ce marché noir des temps de paix –, tout cela
ne lui prit pas plus de cinq minutes. Il consacra le reste des heures
suivantes à ce que je considérai sur le champ comme le
prologue d’un poême épique que j’intitulai
: „Ménène a dit“, et dont les chants, peu
nombreux en vérité, se répèteraient sans
grands changements avec une régularité de mantras au cours
des nuits où nous veillerions ensemble dans la loge d’accueil
si étroite qu’elle ne laissait aucune chance de fuir ce
flot de bêtise. En devenant sa femme Mémène avait perdu et son nom de jeune fille et son prénom, endossant l'anonymat d'un légionnaire une fois son engagement signé. Mais plus encore que son épouse elle était l’instance supérieure, l’éminence grise, le conseil suprême dirigeant Miraud. Elle avait gagné au change, et lui par la même occasion. Grâce à elle il possèdait un sujet de conversation inépuisable s’exprimant en maximes et jugements laissant l’interlocuteur muet d’étonnement. Ainsi, un „Mémène a dit qu’il a plu parce qu’il devait pleuvoir“ croisait un „Mémène pense que les gens devraient la fermer une bonne fois pour toutes puisqu’ils se taisent lorsqu’on leur demande de l’ouvrir et qu'ils l'ouvrent lorsqu'ils ferait mieux de la fermer“ ; si infime l’espace entre deux sentences, qu’il n’autorisait aucune réplique. Laminé d‘ailleurs par les pertinents commentaires de la Pythie sur l’actualité („S‘il a coulé ce Rambo Warror (prononcer : Ouarhrror), c'est qu'il tenait pas la route“) le cerveau ne possédait plus la force d’en exprimer, quant à en concevoir... Soit par excès de pudeur, soit par incapacité à trouver des mots autres que ceux de Mémène pour s’exprimer, jamais il ne me fit l’honneur d’une description physique de l’élue. Par déductions, recoupements, associations, j’en concluais qu’elle devait avoir la consistance d’un lamentin gouverné par un caractère aussi affable qu’un bloc de béton. Sinon, Mèmène était une raffinée : elle préférait les pâtes aux spaghetti, qui ne sont pas plus à la hauteur de leur réputation que les Ritals lesquels n’ont d’ailleurs même pas été foutus de les inventer. Elle comprenait aussi que les Arabes et les juifs ne mangent pas de porc car „ils ont peur qu’on les insulte d’être des canibals“ (sic!). L’arrivée des camionnettes des Messageries interrompait le déluge de toutes ces vérités. Il valait mieux faire glisser le portail avant l’heure H. car la meute s’engouffrait sans prévenir pour charger les journaux (deux ou trois éditions différentes, barbouillebeurrées de nouvelles dont j'appréciais la primeur et l'odeur d'imprimerie, pain cuit sortant du four du monde) et filer aussitôt les distribuer aux kiosques et revendeurs dispersés aux quatre coins de la capitale, banlieues inclues. Cela faisait un peu l’effet d’une escadrille de criquets s’abattant sur un champ de mil. Miraud quittait alors la loge avec un sourire en coin et un „Je vais au marché...“ plein de sous-entendus criminels, pour revenir un peu plus tard avec le même rictus débile sur les lèvres et un ou deux paquets mystérieux coincés sous sa veste de treillis, vestige délavé de son passage forcément glorieux dans quelque unité obscure. De l’alcool, des cigarettes de fraude, supposais-je ; un peu de matériel électronique peut-être, ou tout simplement des pièces de rechanges pour sa voiture – troisième entité de la Trinité dont il formait avec Mèmène les deux autres parties – , des babioles. Certes, malgré ces airs de „La loi, connaît pas“, je ne l’imaginais pas à la tête d’un cartell. Les rondes (qu’à ma demande j’effectuais seul et ce pour deux raisons : cela confirmait l’idée qu’avait Miraud d’exercer un pouvoir sans partage dans la loge et surtout me permettait d’être seul et de respirer) étaient complètement dépourvues d´intérêts. Exeptée une pièce où un télex solitaire crachait les bonnes et mauvaises nouvelles de la planète, tous les bureaux étaient plongés dans la pénombre et silencieux. L’information dormait, ou plutôt, se lovait sur une moquette grise dans la plus grande indifférence. Miraud partit en congé et n’en revint jamais : il s’était fait viré, sans que je sache pourquoi. Ce que je savais par contre, ayant été à bonne école, c’était lire un journal de la dernière à la première page, à peine interrompu par des appels téléphoniques, plus destinés, à mon avis, au studio où veillait Macha Béranger qu’aux étages vides dont j’avais la garde... Quelques uns franchissaient peut-être le pas pour aller déverser leur spleen sur les ondes ; d'autres, plus réticents, prorogeaient le dialogue à plus tard – à trop tard? – ; pour ceux qui hésitaient ou tardaient à libérer ma ligne j'avais un numéro impayable, celui d'un magasin de pompes funèbres tout proche, et dont je vantais avec le bagout d’un marchand de tapis les 200 monuments exposés, l'expression du souvenir dans le respect des traditions, les urnes en forme d'urnes, les jardinières en forme de cygne, les cageots Myosotis, la proximité du cimetière! Ils raccrochaient ; je déccrochais, allais rincer toutes ces émotions avec un dernier café avalé accoudé au comptoir les yeux fixés sur un palmier découpé dans du contreplaqué, me sentant aussi godasse que la rue à l'angle de laquelle se trouvait ce bar vue paradisiaque accrochée au-dessus de la porte île cocotiers plage immaculée barque lumière Lorrain naïf et un payage montagnard tout en sapin oasis à l'auvent bleu marine donnant sur l'avenue où s'alignaient au fur et à mesure que l'on approchait du périphérique des boutiques d'import-export aux rideaux baissés encore dissimulant une marchandise se répétant en coupe et coloris de l‘une à l’autre. |