René se levait alors, sûr de trouver le paquet dans l’armoire à pharmacie, entre une réserve de lames de rasoir et un flacon de mercurochrome. À défaut de gourde il jetait une pastille dans un verre. À défaut d’un marigot il le remplissait au robinet. Avalait ça d’un trait. N’éprouvait rien sûr, mais ce n’était pas le but recherché. Il savait parvenir au souvenir sans absorber le liquide mais se persuadait volontiers ne pouvoir s’en passer pour le revivre. Certains projetaient des diapositives au mur du salon, d’autres cuisinaient pour retrouver des saveurs oubliées, celui-là suivra un stage d’apprentissage du djembe, celle-là s’inscrira à un cours de peinture ndebele. La plupart réserve le ticket du prochain voyage. René vidait son verre d’eau cul sec. Une fraction de secondes et il se retrouvait assis, dans une pièce aux murs d’un ocre-clair, vide, à l’exeption d’un lit étroit, d’une table et d’une chaise. À travers la moustiquaire tendue pour la forme (car trouée ici et là) sur l’unique fenêtre, il devinait un foisonnement végétal participant au tourni que provoquent souvent les tropiques. Il balançait alors doucement de la tête, au rythme d’une feuille de bananier qui s’abaissait, se relevait motu proprio, hochedodelinait avec une expression proche de la débilité tout en étant dépourvu de ses atouts pathologiques, finissait par imiter l’une de ces figures hébétées qui balancent du chef au gré des virages, des accélérations, ralentissements, dos d’âne et nids de poule, et fixent à travers la lunette arrière le paysage qui fout le camp. Sa conscience ne se rattachait plus à rien. Elles perlaient, dégoulinaient (par 35° et un taux d’humidité flirtant avec les 90%, la moindre des choses), ou plutôt, elles s’évaporait, partait comme en fumée ou mieux encore : se décomposait, pour devenir – humus ? Achevait sa métamorphose pour atteindre à la consistance molle d’une boule de fufu baignant dans sa soupe poivrée à vous en faire oublier votre nom.
Notables ou cultivateurs, fidèles méthodistes ou anglicans, fervents baptistes, traîne-savates, écoliers, marchandes des deux saisons, ménagères, des passants appadisparaissaient. Leurs pas soulevaient de vagues tourbillons de latérite. Aux loopings insensés des mouches s’accordait la course des lézards, une araignée glissait sur le sol entre ses pieds. Sur la table, un miroir retourné (par inattention ou intentionnellement ?), au cadre perforé par les vers ou les termites, en retraite pour ainsi dire, et qui le resta. Les occasions d’éviter ces méchants petits déboires métaphysiques provoqués par un coup d’oeil – même discret, même distrait – sont rares, René savait les saisir sans réfléchir, à l’instinct. Les seuls congés véritables sont ceux que nous prenons de nous mêmes, les autres, ces vacances, ne sont qu’agitations futiles. Le temps dans la pièce ne se mesurait lus par les habitelles incisions pratiquées dans nos viandes par les secondes, mais au gré des gouttes de sueur tombant avec une régularité, une exactitude irrécusable. Etonnant moment d’équilibre, où les crapauds et les insectes n’ont pas encore pris le relais, ne se sont pas encore emparés des bruits commis par les hommes pour les traduire dans leur version nocturne et où la fanfare intérieure s’est mise en veilleuse. Plus un son, sinon une voix dehors, étouffée déjà, appelant : bra-ha... bra-ha... bra... Il faisait chaud encore et surtout, il faisait silence. Un silence tel que le passage d’un ange eut été une impolitesse. Ce silence, qui semblait avoir été le but – jamais formulé – de son voyage, fut de courte durée mais si compact qu’il aurait pu le renverser. Ce qu’il fit d’ailleurs, tout bien considéré, avec l’intensité douloureuse d’un marquage au fer rouge. Car il était clair qu’en le percevant René l’annihilait ipso facto. Il sentait de nouveau la chaise sous ses fesses, et une légère douleur. Plus qu’un durcissement musculaire, des scories de pensées peut-être, qui avaient fait leur chemin jusque là. Elles devaient bien finir quelque part les pensées. Lorsque nous ne les maîtrisons pas suffisament, elles dégringolent sans doute, avant que de filer au petit bonheur. Cela évitait les embouteillages, la constipation cérébrale. Certes. On a l’optimisme qu’on peut, philosophait René. Leur disparition ne le préoccupaient pas plus que cela. À peine en perd-on une qu’elle est vite remplacée. Ainsi les dents chez certains animaux. Durant sa vie, un crocodile peut ainsi avoir trois cent dents ; chez le requin leur nombre est illimité.