Entretemps Des cafés furent commandés, des cigarettes allumées, une conversation s’instaura, ayant pour objet celui que la femme venait d’extirper de sa poche. Un bouton.
- Un bouton, tiens donc.
- En effet. Ça n’est ni une pièce, ni une médaille.
- Alors va pour un bouton.
- Un bouton? demandai-je à mon tour, comme on ravive les braises avant que le feu ne meurt.
- Voyez vous même.

Aucun doute. Et pas d‘hier. Mon saut dans le temps se poursuivait apparemment, jusqu’où? Le trio s’interrogeait de même sur son ancienneté. 39-45? 14-18? guerre de libération? révolution? guerre de sept ans? La femme remarqua une forme en relief, un blason, surmonté d’une couronne. “Ça c’est prussien” lacha la serveuse. Elle déposa les cafés et profita de la désertitude flagrante des tables nous entourant pour prendre place sur un banc. La désinvolture lasse qui avait jusqu’alors primé dans ses gestes, l’amusement qui avait accompagné l’observation de l’objet se transforma soudain en une attitude plus sérieuse. Que venait-il faire, non dans cette region, prussienne depuis le Congrès de Vienne, mais dans ce coin, précisément, qui, malgré sa renommée internationale, était tout de même un trou perdu. Ce ne fut plus trois clients mais trois proints d’interrogation qui pivotèrent vers la serveuse, plus âgée, et surtout, enracinée dans cette vallée depuis tant de générations que ça n’était même plus la peine de compter. Fourni et par là fameuse, l‘arborescence de cette généalogie se taisait cependant sur la présence du bouton sur le sentier montant à la gare, devinette sèche, prise dans la terre, la rouille, vers-de-grisée. que seul l’historien pouvait prétendre déchiffrer. Lentement cependant le mutisme lié à son unicité s’effrita dès lors qu’on lui adjoignait une boutonnière, que l’on plaçait celle-ci dans l’organisation réglementaire d’une tunique que complétait un pantalon et une paire de bottes ou godillots. On obtenait alors un fantôme que rien n’empêchait de métamorphoser en soldat, en policier gendarme, ou fonctionnaire. Représentant d’un ordre, d’une hiérarchie, d’une administration militaire ou civile, s’imposant dans la province du Rhin avec autant de lourdeur que de rigueur. "Pour ceux qui se surmommaient Musspreussen", expliqua la serveuse, "au printemps sybellien, succéda un long hiver, sans été entre les deux. Certain banquier ne compara-t-il pas Friedrich-Wilhelm III à Hérode? Ce bouton, ou l’un de ses semblables, avait très bien pu participer à la répression lors des journées d’août 1846 à Cologne”, continua-t-elle, cependant que je me souvenais de mes lectures à Rhinau, L’Indemnité d’Ott, où Henri Schirmer décrivait les rapports entre Rhénans occupés et Prussien occupants. Me souvenais que, dans leur francophilie, certains nostalgiques de Bonaparte, surent trouver du génie à son neveu, alors que la serveuse expliquait l’arrivée des “porteurs de culture” facilitée par les autorités après 1848. Les tasses étaient vides. Une nouvelle tournée s’imposait. Curieux de ces choses j’en notai une partie, la grammaire subit des outrages, perdit des plumes, l’essentiel du moins était conservé. Comme le bouton l’avait été depuis que – quoi? me demandai-je, le trio de même. Mordillant l’un une frite refroidie, parcourant l’autre un prospectus du Musée, le troisième écrasant un mégot, moi allumant une cigarette. La réponse n’était pas comprise dans l’apport cofféiné, sucré ou non. La serveuse préféra esquisser les tensions entre l’aspiration démocratique des uns et le féodalisme profond des autres, lentement comblé (masqué?) par l’essor industriel, le développement du commerce.
- Pour ne plus devoir jeter du métal dans l’eau, on transforma celle-ci en vapeur se déplaçant sur l’acier, celui des rails.
- ??????? l’interrompis-je, rassuré de ne pas être le seul à trouver la phrase obscure. Il fut question de réduction des coûts des droits de douanes hollandais, d’accès à la mer, de la création de compagnies ferrovières privées, d’exploitation intensive du calcaire, ce dernier volet amenant le commentaire : si la foi se contente de déplacer les montagnes, l’industrie préfère les pulvéríser. Cela nous ramenait à la découverte de 1856, à la présence d’esprit du chef de carrière, à celle du Dr. Fuhlhrott, et, en ce qui me concernait, à la figurine. Je remis à plus tard le choix d’une décision, quant à son futur séjour, la serveuse abaissant la voix. Elle avait son public en main, j’entendais en faire partie. Surtout que d’historique le bouton devenait une affaire administrative (celle d’un fonctionnaire de police ou gendarme surprenant des cambrioleurs aux alentours de la carrière), ou sentimentale (celle d’un gendarme ou fonctionnaire de police surpris par un mari jaloux lors d’un rendez-vous galant), dans les deux cas criminelle, avec dissimulation précipité du corpus delicti, peut-être remise en cause par le bouton. Bigre. La thèse du pillage de tombe n’était pas non plus à écarter. Le “remarquable amateur” est plus rare que l’ignare avide. Pour un esprit meublé à la spartiate le passage de valeur archéologique à valeur tout court s’opérait sans problème majeur. Par une nuit paisible des ombres s’affairent à piocher le tuffeau, à la recherche du trésor de Néanderthal, seigneur de la vallée, aux conquêtes éclatantes et butins mirifiques. Et se trouvent aux prises avec un fonctionnaire en ronde, peu commode et tout à fait raide sur les principes, heureusement vite maîtrisé (4 contre 1) et transformé à son tour en objet paléontologique, dès lors que dépouillé de son uniforme. Pour un esprit obtus, rien ne ressemble plus à un squelette qu’un autre squelette. En faisant bien les choses, le prussien serait assez vite à point. Le trio fixait le bouton sur la table, étonné de tout ce qui pouvait s’y associer, j’affichai une mine dubitative. La serveuse changea alors judicieusement de registre pour raconter une anecdote qu’elle tenait de sa grand-mère, elle-même servante au Neanderthalhöhle, interrogée par deux inconnus, l’un journaliste à Eberfeld, l’autre linguiste à Düsseldorf, qui s’étaient mis en tête de trouver l‘os hyoïde fatalement ignoré par le Dr. Fuhlrott et prouver, d’une part que Néanderthal maîtrisait le langage, d’autre part que celui-ci ne pouvait être que l’ancêtre du Volapük. Cette bonne femme se rappelait de même de l’inauguration du Wildgehege, du premier musée dans les années 30, de sa fermeture tactique pour incompatibilité didactique avec l’idéologie nazi, et bien d’autres choses encore, assurément, dont je ne pus cependant prendre connaissance. J’avais occulté la noyée de Rees, le seau d’Emmerich. Il me restait tout juste assez de temps pour rater le train qui me ramènerait Gare du Nord, non sans avoir auparavant, d’un geste discret mais décidé, expédié la figurine à son lieu d’origine ou du moins par moi désigné comme tel.

[Extrait de : Voyages de M. Crépon]