Cavalier seul, rouge sur cheval bleu, en dérive sur le trottoir, déplacé au gré de l’air produit par la circulation. Valet? Messager? À qui portait-il sa pièce? Il pensèrent se rendre au numéro 11 de l’avenue qu’ils venaient de descendre. Cela signifiait rebrousser chemin et la remonter sur toute sa longueur. Ils obtempérèrent simultanément à leur voix intérieure leur proposant de choisir un chemin plus court : la première rue se présentant à eux, d’intérêt moindre. Le numéro 11 révéla une habitation privée. La porte au sommet arrondi cotoyait une porte au sommet plat. Entre elle et deux fenêtres aux volets clos (dont la première se trouvait au niveau de la rue), l’un de ces autels que l’on retrouve un peu partout dans la ville. Une image sainte, voilée par la poussière, sise dans un cadre octogonale protégé par un toit de plomb à droite duquel pendait un câble relié au réseau sinuant sur la façade au-dessous des balcons avant que de disparaître dans un vicolo dont le mur d’angle s’ornait lui aussi d’un autel, consacré à S. Rosalia. Une grotte avait été creusée dans la pierre pour y loger une statuette de la sainte. Du linge séchait, le hasard faisait bien les choses, René et Camille se demandaient pour qui. Un homme, âgé, accoudé à sa fenêtre prenait intérêt à leur incertitude, du moins son regard était-il dirigé dans leur direction, ce qui ne signifiait nullement qu’il s‘inquiétât de ce qui les préocupait. Camille joua leur va-tout, lui montra la carte, qu’il identifia évidemment sans mal : carta da gioco. Lui expliquer qu’ils aimeraient connaître les autres cartes releva de l’exploit. Camille mima des figures dans l’air, (re, regina – valet? chevalier?), René distribua des cartes imaginaires, l’homme répétait: cavaliere, cavaliere. Des mots français furent italianisés, des expressions dialectiques se virent francisées voire anglaisées. Chacun comprenait ce qu’il voulait, personne n’y entendait quoi que ce soit. L’homme prononça finalement „Mercato di Ballarò“ en esquissant de la main un, „tout droit“ fort sineux, un „à droite“ incertain, un nouveau „tout droit“ aussi vague que le premier. Entre deux étals de boucherie, ils découvrirent un vendeur de „tout“. Camille leva le cavaliere, émit des „hé? hé?“ stupides, pointa vers le „tout“, aussitôt fouillé par le vendeur, déplacé, trifouillé, dérangé, réagencé avec virtuosité, jusqu’à ce que de l’informe surgisse un paquet de Carte da gioco siciliane, plastificate de surcroit, en provenance de Shang Mei Ling, Shenzen – China. Tout y était : les coupes, deniers, épées, aigle, massues, chiens, voilier, contadina, trinacria, char, duel. Vêtu d’un pourpoint bleu et d’une culotte verte, le cavalier montait un cheval gris. Icônographie aussi absconte sinon plus que celle du jeu „Cents poètes”. René et Camille les mélangeaient, les battaient, les étiraient en éventail, conclurent qu’épées et massues s’affrontaient pour les deniers puis s’ennivraient à la coupe pour fêter leur victoire ou oublier leur défaite.