- Les photos d’inconnus ne nous disent rien.
- Pourquoi la gardes-tu alors?
- Qu’elles ne disent rien ne signifie nullement qu’elles ne nous parlent pas. Enfin, nous essayons de les motiver. C’est dur de faire parler une photo trouvée dans un carnet de commandes périmé, même si c’est celui de mon grand-père.
Mireille avait volontiers raconté ses déboires amoureux à ce grand-père, depuis toujours nommé Papin. Elle ignorait, comme son entourage la source du surnom. Référence à quelque pépin de pomme ou raisin mal avalés? Le parpaing, pas plus que le joueur de football ne l’interpelaient. Son grand-père avait tenu une mercerie (les matériaux de construction y étaient logiquement rares), il ne fréquentait pas les stades, ne suivait les retransmissions télévisées, quant à lire les pages sports du journal... Elle n’établissait pas non plus de lien avec l’inventeur de la fameuse marmite. Peu importait. Le sus-nommé Papin l’avait toujours écoutée, même si ce qu’elle lui racontait n’atteignait plus que très vaguement son entendement, obscurci par un épais bruouillard, que la lumière ne perçait plus que par intermitences, intervalles qui s’espaçaient de plus en plus au fur et à mesure que son existence prenait la fuite d’un peu partout. Résultat, disait-il – à l’époque où il s’exprimait encore –, des malicieux coups que le temps lui avait assénés pour lui apprendre à vivre, n’attendant que de le faire basculer une bonne fois pour toutes. À cela comparé les déboires et autres déconvenues de son aïeule eussent pu apparaître charmants, propres à le bercer gentillement, s’il avait pu les entendre.
- Plus tu conserveras la photo, plus elle accumulera de mutisme.
- On a le silence qu’on peut.