Lucien racontait. Mireille n’en croyait pas un mot, Camille hésitait, René écoutait, pour voir. À partir de ce moulage Lucien reconstituait l’escalier d’un immeuble où il avait vécu. Sortie de son appartement, il hésitait souvent entre un arrêt au rez-de-chaussée, une poussée dans la rue ou une prolongation de la descente jusque dans la cave. Un boyeau étroit en colimaçon y conduisait. Des marches raides à l'arrête renforcée de métal corrodé, prises entre des parois à l'enduit absent par endroit, écaillé ou saturé de sentences et autres apophtegmes fielleux qu'à défaut de prononcer à voix haute on griffe à la va-vite. Par étourderie ou ignorance, l'orthographe maltraité devenait hermétisme, évoluant ou plutôt dévoluant d'une génération à l'autre, incompris des anciens, échappant aux nouveaux locataires. Sauf bien sûr, lorsqu’au verbe se substituait le dessin, avec les classiques allusions obscènes et autres rebus de l'imaginaire érotique vantant tels attributs disproportionnés, en dénigrant d'autres, et dont la répétition dévitalisait la verve, finissait pas tuer l'intention. Avec le temps, des taches de moisissures émergeaient des noces consummées par des figures anthropomorphes aux anatomies débiles. Elles s'agitaint là, s'emmêlaient, se démêlaient, se contortionnaient, s'aggripaient, repoussaient, chevauchaient, minaudaient, s'enfilaient, défaisaient. Quelques uns trop attaqués restaient incomplets, indéchiffrables, énigmes.
Malgré, ou grâce aux velléités de rénovation, ils se renouvelaient sans cesse.
- Ils perduraient en somme, dit Camille.
- La cave, par contre, enclencha René, elle, enfin une certaine idée de la cave a bel et bien disparu. La sinistre salle de torture telle qu'elle apparaît au cinéma ou sur les gravures anciennes relève désormais de l'imagerie d'Epinal. Les tortionnaires opèrent désormais dans l'anonymat incertain de pièce claire et lisse, épurée comme un bloc opératoire, que les technologies de diffusion d'images ont fini par ouvrir au monde avec un sans-gêne, une bêtise aussi étonnants qu'effrayants.
- Face à l'arsenal moderne la cave n'est d’ailleurs plus qu'un abri dérisoire, si tant même elle en est encore un. Ajouta Mireille.
- Et la cave citadine est moins l'endroit idéal pour la conservation d'aliments en conserves ou bocaux, le dépôt modeste de vins, qu'un fourre-tout désolé. Ce qui jure dans l'appartement rénové ne s'entasse plus dans la cave mais sur le trottoir, en dépôts sauvages, continua René.
- La cave est vide. La cave est muette alors? demanda Mireille.
- Quelque soit leur adhérence, leur conviction, leur révolution, les conspirateurs ne se retrouvent plus dans la pénombre providentielle d'une cave mais dans quelque recoin de la jungle électronique.
- Drôle d’escalier, convaint René.
- Ces effets relèvent de l’impondérable.

– En somme ton escalier est un véritable de tremplin pour l’aventure?
- Ou un tobogan tape-cul vers de nouvaux déboires.
- Connaissez vous la Marche du grand escalier d‘Erik Satie?
- ???????
- Il y est question d’un escalier aux marches d’ivoire enthousiasmant un roi à un point tel, qu’il préfère sauter par la fenêtre plutôt que de l’emprunter.
- Un sage.
- Il envisage même de le faire empailler.
- Cela ne court pas les rues, les sages.