Dépassé comme prévu le portique de Sao Ching Cha, la Grande Balançoire. Et quelques secondes suffirent à la pluie pour effacer le trajet dessiné sur une page de carnet, dilué l’encre en un lac gris clair, moucheté d’îlots plus sombres, illisible. L’averse ne pardonnait pas l’insouciance. Mauvais présage? Que n’avait-il en poche de ces macles, qui vous protégeaient, dit-on, contre les innondations, le tonnerre, retournaient le grêlon à l’envoyeur? De grêle ici point. Mais lui, planté sur cette place, dégoulinant, l’air stupide, provoquant le sourire d’un marchant ambulant, vendeur d’éponges jaunes, roses, bleues, surface grattante, lisse au choix. La stupidité rendait-elle superstitieux ou la superstition stupide? Sans répondre fourra la feuille détrempée dans sa poche, geste qui lui rappela le billet cousu dans le vêtement de Pascal. En fit-il couler de l'encre ce billet. Superstitieux Pascal? névrosé? Loin d’être stupide en tout cas. Peut-être le tracé supprimé lui porterait-il plus de chance, pensa René, pour atteindre sa destination : le marché aux amulettes. Des vendeurs assis à même le sol, sur des marches, des quidams loupe à numismatique à l’oeil l’annoncaient. Il y parvint après une progression bien hésitante, circumambulatoire, zig-zaguante, facilitée ou compliquée par les indications de policiers préoccupés par le passage imminent d’un convoi doublement royal puisqu’Elisabeth II rendait visite à Rama IX, et contredites par quelque passant réinventant volontier l’anglais. Etonnant marché. Succession de boutiques, comptoirs, séparés par d’étroits passages. Etalages, étagères, tables sur tréteaux, vitrines, paniers, cartons où s’entasse, s’accumule, se démultiplie de quoi tenir tête à toutes les mauvaises énergies du monde, spirituelles, bactérielles ou autres, pour au moins milles ans, 24 heures sur 24. On y croise l’autochtone sous toutes ses formes socio-professsionnelles, milaires civiles ou religieuses. Une petite cylindrée brave parfois les piétons, sans accrocs, démontrant l’efficacité des protections. Des chats sommeillent sur ou entre les amulettes : phallus à pattes, isolés ou en faisceaux, vulves à l’air, statuettes de Bouddha, Garouda, Ganesha, ascètes, yogis, masques de génies, zombies, tortues, grenouilles, fritures, médailles, médaillons, colliers, pendentifs, badges, bagues, cartes postales, posters, bracelets, moines, écrins, porte-clefs, temples miniatures, coffrets, bagues, billes, pièces, bouquets de fleurs, d’encens, poupées vodoo, vaches, tarots, dragons, éléphants, poissons, chouettes, crocodiles, racines, gourdins, légumes. „Tout cela en contradiction flagrante avec l’enseignement bouddhiste“, entendit-il prononcer derrière lui. Pour René, les religions, mono- ou polythéistes, panthéistes ou animistes, représentaient le point le plus éloigné d'un instant de connaissance, quelque chose comme la course de Hale-Bopp à son aphélie avant la perturbation de son orbite par Jupiter soit : 525 UA. Il préféra ne pas se prononcer (vraiment libres d‘ailleurs de superstition les objets que lui et Camille, Lucien et Mireille ramassaient, achetaient, conservaient, accumulaient, par humour ou intérêt aussi volatile que le spray d'une bombe, par la peur du vide, de l'oubli?) Se retourna. Un européen le salua du menton, (l’air de ceux qui ont un pied dans leur pays d’origine, un autre dans le monde, reste à savoir lequel, comme dirait Mireille), il feuilletait une revue, appuyé à un établi sur lequel courbé, par la lime et le ciseau à bois, un artisan extrayait d’un bout de branche écorcé une divinité qui rejoindrait bientôt ses semblables dans une corbeille de pastique verte.

- Peut-être le roi indo-grec Ménandre, suite à sa conversion, est-il à l’origine de cette prolifération, en tout cas pour ce qui concerne les amulettes traditionnelles, façonnées dans les temples par des moines âgés. Le reste ma foi, est une industrie comme une autre. Le pouvoir de l‘amulette n’est plus à démontrer par la philosphie mais par le profit qu’elle sucite. Fructueux, avec un bon milliard d’Euros par an, généré par une foule de collectionneurs, croyants, commerçants, clercs, intermédiaires, et de surcroit étonnant, puisque tout le monde ici pratique le Chao Pra.
- ????????
- Une amulette s’emprunte, elle ne s’achète pas“.
L’homme roula sa revue, la tendit à René : „Au cas où vous voudriez, emprunter. Aussi fiable que Paris Turf!“ S’éloigna, rendant un bonjour à gauche, se penchant à droite. Papaye pop, tintinnabulement, tour d’usinage. Croisa une vendeuse de glaces, disparut. René ouvrit le magasine. Si l‘alphasyllabaire thaï n’offrait aucune prise, les illustrations parlaient pour elles, cela ne signifie pas néanmoins qu’il s’y retrouvait, seule déchiffrable : une facture glissée entre deux pages.

Comment se rendre à l‘adresse? A qui demander son chemin? Entretemps les échopes autour de lui avaient baissé leur rideau roulant, désertes les galeries. Il déboucha pour finir sur un embarcadère en traversant un restaurant vide animé seulement par le vrombissement de puissants ventilateurs. Avisa une vieille accroupie sur le ponton, dont le T-shirt et le pantalon court seuls donnaient du volume à un corps que René imaginait prendre facilement ses distances avec la pesanteur. Œil vif, sourire édenté. Une nappe cirée déroulée aux pieds, s’y alignaient quelques Phra Kring de métal qui se portent suspendues au cou, mais surtout ces amulettes d’argile enchâssées. Apparemment, le commerce de ce qui, pour René, ressemblait à des prâlines, l’avait laissée vieillir sans l’enrichir. Il découvrit une pièce d’étoffe imprimé d‘une table qui devait relever de quelque kabale asiatique. Elle lui rappelait le carré magique représenté sur la fameuse gravure d‘Albrecht Dürer vue dans il ne savait plus quel catalogue, peut-être celui trouvé par Mireille, au pied d’un arbre devant la terrasse d’un café, en compagnie d’un livre du photographe Gink Károly, d’un avis de décès, d’une ancienne publicité cartonnée pour le Byrrh (Vin généreux au Quinquina) et d’un ouvrage sur l’Egypte. Certains, pour expliquer la présence du carré, se référaient aux tablettes planétaires telles que présentées par Agrippa de Nettesheim dans sa Philosophie Occulte, lui prêtant ainsi une fonction d’amulette ou talisman ; d’autres réfutaient cette interprétation, retiraient à la combinaison de chiffres toute source ésotérique pour la replacer dans le domaine plus exacte de la mathématique. René, peu au courant de ces querelles, n’avait aucun avis sur la question. Il imagina très bien le bout d’étoffe sous verre, accroché dans un salon, ou même une cuisine. En le désignant du doigt, ainsi que l’une des „prâlines“, il fit comprendre à vieille qu’elle venait de gagner sa journée, supposant qu’elle n’hésiterait pas, en tout bien tout honneur, à l’arnaquer.