René, qui les connaissait depuis qu’il connaissait Mireille et Lucien, ne s’était jamais préoccupé de leur provenance. Camille, qui connaissait René depuis qu’il était l’ami de Lucien et Mireille, en ignorait pareillement tout. Leur histoire était ancienne, datait de l’époque où, expliqua un soir Lucien, j’étais persuadé qu’il existait dans le temps des trous, par lesquels se glissaient les choses qui vont, viennent et finissent par nous tomber dessus, ni oui ni ouf. Comme cela m’arriva lors d’une promenade au Jardin des Plantes. Précision anodine, prétentieuse ou oiseuse, penserez-vous – elle ne l’est pas. Il est bon de positionner le flâneur. Il s’égare facilement au fil de ses pas, nez en l’air ouvert à tout ou tête baissée barattant, aveugle. Plus il avance, plus il recule, à l’envers, pour finir en croûtes et parchemins, muscles fondus, ossature poreuse, articulation esquissant la rumba rhumastismale, et l’esprit comme du gruyère, avec ses trous de mémoire.
- Défaite de la vie, triomphe de la mort! C’était son dada, commenta Mireille.
- Comme tous les jardins d’acclimatation, les zoos, l’endroit (et la saison!) portait à la réflexion. Lors, traînant de la savate dans une allée, une autre, vous devenez soudain métaphysique. Vie, vie, vie? Alas, alas, las, mélasse. Vous pascalez profond, confronté à toutes les gravités, gravitations vous clouant dans le temps, l’espace. L’esprit comme une outre où flottent bons mots et citations montrant que vous avez honnorablement fait les poubelles, avec en prime l’idée que l’idée que si le meurtrier revient volontiers sur le lieu de son forfait, vous ne l’avez, vous, jamais quitté. Puisqu’il vous colle au semelle avec une adhérence supérieure à celle de votre votre ombre.
- T’étais un meurtrier, toi? ironisa René.
- Et les allégories apparaissant ici et là au détour d’une pelouse abandonnent soudain leur rôle décoratif. Le chasseur esquissant un pas de danse en exhibant la tête de l’ours qu’il vient d’occire, cette femme assise sur le dos d’un poisson dont elle relève la gueule d’une main pour mieux la tabasser de l’autre, cet archer ne visant rien de moins que le ciel, ce sauvage tenant un éléphant miniature dans sa main (redéfinissant à son avantage l’échelle des proportions), le singe étrangleur, le rapace ravisseur se transforment en autant d’épiphanies d’un délire trouvant son apogée, son couronnement dans la salle d’Anatomie comparée avec l’écorché suivi de sa cohorte de squelettes. Orgueilleux guignol dont on s’attend à voir une réplique en tête du cortège des empaillés – il ne s’agite même pas à la queue.
- L’enthousiasme de nos aînés a eu le temps de se refroidir, glissa Mireille.
- Certes. Mais c´est du poids dans les méninges, et qui vous abaisse les épaules, et qui vous colle le menton au plexus, cependant que les pieds prennent du plomb dans l’aile.
- Mince.
- J’allais donc, essayais ne serait-ce que de rogner des râclures d’appaisement (certitude serait trop demandé) à ces considérations qui ne lachaient rien, bloquaient tout, verrouillaient les issues de secours. Je filai à vau-l’eau, en vélo, roue libre et sans frein. Dans mon dos le vivarium, avec entre autre ses serpents, enviables peut-être, pour leur technique de reptation applicable sur tous les terrains ; plus loin devant, la fauverie. Du croc, de la griffe, accessoires aux avantages certains pour s’en prendre aux jours, et aux heures – tu parles. Embarras des choix, solutions désoeuvrantes, retour à la case départ vas te faire voir. Bref, sous un ciel cioran s’éclaircissant lentement, se dégageant pour virer azur usé, je me trouvais, planté, là...
- Vu l’endroit, c´est tout naturel.
- planté, oui... dans une sorte de milieu qui s’avéra être l’allée des rapaces diurnes, et talonné par une colonne de touristes ébahis, en pâmoison, à l’allégresse bruyante, phénomène fréquent dans toute formation humaine dépassant le duo. Le meneur de l’équipe, au muffle d’apparence joviale mais visiblement énervé, m’interpella. Il tapotait sur son plan, le froissa, le replia. Sans doute me prenait-il pour un employé, ou pour un guide? De quoi? De qui? Exeptée celle d’un vautour de l’Himalaya la plupart des volières étaient vides, leur occupant, mis au chaud pour l’hiver, les enfermait-on au frais l’été? Etait-ce la raison pour laquelle le gugusse s’agitait, supporté par sa meute, tous hochant du chef, déçus, donc en passe de devenir – dangereux? Que s’étaient-ils imaginés?
- Oui, quoi?
- Ils cherchaient les éléphants, et désapointés par leur absence, s’étaient rabattus sur les rapaces. Instruits des comportements animaliers par les documentaires télévisés ils entendaient assister à la curée spectaculaire succédant presque toujours au repas des fauves. Une furie de charognards à l’œuvre sur une carcasse, voilà ce qu’ils voulaient. Zoologique ou non, la réalité devait être avant tout comme à la télé. Sur la corniche d’une falaise miniature, bien recroquevillé, boule de plumes grises et beiges, peluche apathique, le vautour leva la tête en l’inclinant, m’avisa puis le groupe (allant, venant, gesticulant : des vivants), pour se renrouler très vite dans son boa, son espèce de boa court en duvet blanchâtre, méditant aussi allez savoir, ni grave au gouffre ni torturé ricaneur, mais détaché, par la force des choses. Ennuyé plutôt, peu habitué à telle proximité, à cette promiscuité avec nous autres, (postulants à la culbute, certes, mais encore peu appétissants en vérité) ; à l’aise lui, dans les courants d’air, par dessus les pics élancés crevant le ciel, planant à des 5000, des 6000 mètres, chevalier du ciel, satellite emplumé, à 1000 mètres vous repère un objet de 10 cm de diamètre... Ces faits n’impressionnèrent guère. J’en rajoutai, y allai de mon petit discours, offris aux Déçus un quart d’heure instructif, scientifique sans être académique, d’un didactisme enjoué sans être louffoque, et parsemé d’anecdotes judicieuses.
- ???????
- En deux mots trois mouvements je remplissais les volières vides de mythes, contes, légendes, croyances, surpestitions, adorations ; je les promenais ces gogos, dans les siècles, au travers des continents, des cultures, une dizaine de mines renfrognées me dissuadèrent ne serait-ce que d’avaler ma salive. L’antinomie était parfaite. Un touriste déçu est peut-être plus dangereux qu’un amoureux éconduit. Ce dernier peut se rouler dans son chagrin, s’y complaire, se plaindre en envolées lyriques. Le touriste, lui, n’a pas cette possibilité pour expulser la haine qu’il ressent d’avoir été trompé. Pour éviter tout malentendu et les dérapages qui ne manqueraient pas de suivre je détournai le regard vers la volière opposée ; un vautour à tête blanche, perché au ras du plafond, balayait le ciel du regard, enfin la masse basse des nuages qui s’était reformée entretemps, grosses vessies grises et froides, pleines, vautrées là, n’attendant qu’à déverser leur soupe grasse sur la ville, si basses qu’en se haussant sur la pointe des pieds on s’y serait enfouis. Un ronflement de moteur fit diversion. À la vue du camion frigorifique manœuvrant lentement pour amener le pique-nique des fauves les pélerins se détendirent. L’idée des demies carcasses de porc, des échines de boeuf et autres steaks géants, lénifia leur déception, les ramenait à l’essentiel : le casse-croûte. Si leurs yeux avaient accepté de rester sur leur faim, leur ventre lui ne ferait aucun compromis.
- Certes, le ventre a des arguments devant lesquels les yeux se taisent.
- À peine arrivés les vaillants explorateurs voulaient donc repartir. Ils avaient payé pour. Arriver, repartir, arriver, repartir, river, pourrir. Le plan fut de nouveau consulté. Il devait bien y avoir une cafétéria. Accessible après un parcours entre bouquetin, yack, goral, nigaults, potamochère. Le resto était bien là. Fermé. Austerlitz alors ! Imposa le chef de file. La décision alea jacta et n’y revenez pas. Nul ne meurt de faim dans une gare, c´était l’avis sublime et partagé. En marche accélérée ils zig-zaguèrent parmi des botaniques et minéralogies dont ils se moquaient comme de leur première croisière, puis disparurent vers la Place Valhubert dans un pas de course alourdi par la vit’food engloutie depuis le petit déjeuner sous forme de frites, saucisses, brioches, gâteaux, gauffres, sandwiches, kebab, big-ceci, mac-cela, confiseries. Sans oublier moutardes, rémoulades, mayonnaises, ketchup, zalziki je vous fais grâce des liquides, bouillie à peine digérée et dont la dégradation s‘accélère ou se ralentit au gré des impressions, des impressions d’impressions ; le tout offrant un aperçu de la rafinesse, des moyens mis en œuvre par l’évolution lorsqu’il s’agit de se débarasser d’une espèce dont la finalité ne lui semble plus vraiment opportune. Je les suivis, par curiosité. Ils déboulent boulevard de l’Hôpital piétons utilisez le passage souterrain penses-tu, ils méprisent de même les passages zébrés, foncent dans le flot du traffic, encouragés, adrénalysés va savoir par la sauvagerie encagée, plus phantasmée que vue, longent la rangée de boutiques où s’entassent les gris-gris á touristes cependant que tremble le métro aérien, débarquent plein d’un élan vite brisé à la vue du comptoir Pain Soleil & Cie et du petit Casino à tous les coups on gagne – mais quoi ? Fermés. Remontent en transe affamée à l’air libre pas de course, se déjouent de la cohue des voyageurs arrivés arrivant partant piétinant tirant leur valise perdus déjà retraversent le boulevard pour avoir l’embarras du choix entre les terrasses s’alignant là : Aquitaine, Auvergne, Escargot, jusqu’au Soleil de cette bataille dont les arcanes sont toujours étudiées aux armées – plop ! disparus.
- Mais les éléphants?
- Trouvés plus tard, dans un bocal, primes offertes par un bouquiniste pour l’achat d’un livre.
- Cadeaux Bonux en somme?