D’avis différents en discutant, ils étaient sensiblement d’accords. Les arguments pour ou contre la conservation de tel ou tel objet s’espaçaient alors pour laisser le silence s’installer. Chacun pour soi. Mireille savait ne pas dire la vérité lorsqu‘elle accusait finalement certains objets conservés par Lucien de jouer du coude pour écarter ceux qui avaient sa faveur. Si Lucien employait „squatter“ à propos des objets de Mireille, il omettait d’appliquer le même verbe pour ceux qu’il disperçait lui-même un peu partout. Les coups de cœur de l’un devenaient coups de tête chez l’autre et vice-versa. Il en allait de même pour ce que l’un considérait comme une recherche esthétique et que l‘autre assassinait en le qualifiant de simple impulsion. Ils s’affrontaient en prolongeant une guerre de position dont aucun ne se serait avancé à remettre l’efficacité en cause. Toute tentative dans ce sens ne pouvait être qu’infructueuse. Autant prétendre traverser un champ de mines les yeux bandés. Mireille comme Lucien s’essayait plutôt à dénigrer par le compliment, ou détortiquer les objets „ensensés“ par l’autre afin de mettre à jours des caractéristiques propres à en dévoiler l’inanité. La meilleure défense consistait en un discours (pseudo) scientifique, attribuant au moindre bout de papier, au plus navrant morceau de plastique un sceau anthropologique: de „témoignage de l’activité humaine“. Impossible de le dénigrer sans que cette humanité ne subisse une profonde perte, une dévaluation aux conséquences irréversibles. Lucien comme Mireille accomplissait ainsi un grand écart formidable, ou l’incomparable technicité acheuléenne rejoignait la plus inepte des figurines. Ni l’un ni l’autre ne croyait à cette fable, mais les deux ne se gênait pas pour en entretenir la flamme. Garantie fragile, certes, mais garantie tout de même, contre un coup de sang à même d’expédier, par exemple, cette elfe du buffet au vide-ordures.