Méditer sur le seau et se retrouver face à face avec un bocal. Celui de Mr. Figon. Documentaliste fâlot, mais homme enflammé à l’idée d’écrire un roman : Le roman du devoir. Noble sujet, tache édifiante. Sa femme était fière de lui.

Biologiquement Mr. Figon ne se distinguait pas de ses ancêtres. Ceux qui lui succèderaient dans le temps lui ressembleraient, aussi sera-t-il inutile de le présenter. Comment d’ailleurs décrire celui qui rayonne lorsque vous le croisez dans l’escalier, et ne cesse sans doute pas une fois disparu de votre champ de vision. Un jour pourtant, l’homme ne rayonna plus. Ses premières pages manquaient. Il avait feuilleté son manuscrit, dans le sens des aiguilles d’une vie – la sienne en l’occurence – éventant ainsi les bribes d’une existence, qui, si elles ne ne la remettaient pas en cause ne la justifiaient pas vraiment non plus. Effectué en sens contraire, le même geste surprit une durée identique, à vue de nez seulement car non mesurée, sans les repères que peut produire la tenue d’un journal, activité qui ne lui était jamais apparue comme nécessaire. Au mieux un bouche-temps, au pire tentative de maintenance, une tache d'entretien coûte que coûte, de lieux, d’évènements, de personnes, contre l’évidage constant des êtres et des choses. Un pas à pas où l’on avancerait dans les jours avec une main sur le levier de frein pour retenir, pour tenter de retenir ce qui ne demande qu’à foutre le camp : ces lieux, ces évènements et ces personnes, acteurs, figurants ou simples spectateurs. Retenir les choses donc, les êtres et les lieux, essayer de les planter définitivement dans le temps à coups de mots afin d’éviter qu’ils ne basculent trop rapidement au bout du tapis roulant, ne revenant jamais par l’endroit où il a passé. Y culbutant néanmoins lorsque l’on fait soi-même le grand saut ce qui est exagéré. Une tombe n’était jamais si élevée qu’on puisse parler de grand saut, et le mot „tombe” lui semblait lui aussi inapproprié. Il préférait le terme vide-ordures, identique à celui que l’on retrouve dans les cuisines de HLM et qui expédie les déchets, les rogatons, pots et emballages, en appliquant à la lettre la loi de la pesanteur.

Dans ces feuilles parcourues à rebrousse-papier se nichaient les mêmes faits que dans l’autre sens, les mêmes incidents, mais sous une lumière différente, tantôt crue, tantôt tamisée. Elel en redéfinissait l’apparence mais non le contenu, accompagné ou produisant d’autres sonorités, ce qui au bout du compte ne changeait pas grand chose à l’affaire. Il retourna des pages écrites, griffonnées, gribouillées, raturées, maculées, déchirées, tachées, détrempées, pliées, dépliées, brûlées, collées, conchiées, parcheminées, mâchonnées, souillées, massicotées, scotchées, torsadées, dessinées, détrempées, palimpsestées, froissées, chiffonnées, où fricotaient plus d’anacoluthes que de morceaux choisis. Il apprit que si jusqu’alors il n’avais pas été plus lâche qu’une large majorité, il avait surtout fait preuve de beaucoup moins d’héroïsme qu’une minorité beaucoup plus restreinte. Encouragé et non moins intrigué par ces révélations, il soulevai encore des liasses de papier (ramenant à la lumière un limon de périodes diverses, noirci d’un présent déboulant là torse bombé avec la prétention de rester, ou devenir un toujours et se trouvait désormais affecté au rayon „réminiscences”, , regorgeant de maladresses à peine excusables, marqué de marches forcées, tête baissée, dans l’écoulement, l’écroulement des jours, éraflées de zigzags, queues de poissons, demi-tours et dérapages contrôlés de justesse puisqu’il y avait survécu et pouvait les considérer sans nostalgie, sans fierté déplacée ni honte affectée.

Lassé, Mr. Figon secoua le tout pour découvrir des lopins stériles, des no man’s wonderland d’une clarté lugubre, des terrains vagues, des parcelles inconstructibles, des friches arrides, des jachères abandonnées ou encore des arrière-cours de gravats recouvrant, allez savoir, des trésors égarés avant même d’avoir existés. Selon toute vraissemblance, il appartenait à cette catégorie d’individus à propos desquels, en évaluant leur existence, on s’exclame : „C´est tout ?” L’escroc est démasqué, qui n‘aura ni fait face à ses obligations ni tourné le dos à l’existence et filé du bon côté : au cimetière. Il étudia l’ensemble d’un oeil archéologue, le palpa d’un doigt géologue, rien n’y fit. Réels ou imaginés, les liens ne liaient plus rien. Aucun morceau ne s’emboîtait avec un autre, la mémoire restait muette. Comme introuvables les premières pages.

Il est généralement admis que l‘incipit est décisif pour le destin d’un livre, et sans vouloir jouer au fanfaron, autant le dire tout de suite, le Roman du devoir n‘entendait nullement échapper à cette règle. Soit ces mots –étaient suffisament putes pour raccoler, inviter le lecteur à monter et lui soutirer sans vergogne ni fausse pudeur tout ce qu’il peut recéler d’attention ; soit ils possèdaient le regard torve d’un videur body-buildé au Musklos ou le sourire cerbèrien d’une concierge mal embouchée, et le foireux lecteur prendrait la fuite sans demander son reste, jurant de ne plus jamais lire la moindre page. Existait-il seulement cet énigmatique? Mr. Figon imaginait mal un individu désespéré au point de venir se fourvoyer si loin, si profondément. Tantale de seconde zone traînant une planche de salut inutile, condamné, à patauger dans les géhennes quotidiennes, dans la malchance en amour comme au jeu, pour s’offrir un rab d’avanies. Le pire même, avait ses récréations. Il n’oubliait cependant jamais son rang et les limites qu’il suppose : il laissait souffler, pour mieux asphixier. Mr. Figon considérait d’ailleurs comme assez réduite l’éventualité d’une confrontation entre un lecteur quelconque et les pages de son Roman. Revenons aux absentes. .

La brutalité de leur disparition s’exprima sans détour un matin au lever, ou plutôt au réveil. Il est conseillé d’être tout à fait réveillé avant de prétendre se lever. La journée nous attend, et des heures à venir nous entendons bien extirper quelque chose qui, sans viser au grand, au brillant, au mirifique, au bouleversant, à l’inoui ou à l’utile tout simplement, sera à peu près sensé. Au moyen de formules compliquées, les anciens s‘assuraient une bonne marche du monde. Un écart de langage, un soupçon de bafouillage, une faute de prononciation, la moindre erreur dans l’ordre des récitations, l’oubli d’un nom lors d’une transcription, le mélange de ses attributs, la confusion dans ses variantes et sous-appellations? Le cosmos retournait chaos. Celles qui ne meurent jamais mouraient soudain. Tous pouvaient remballer leurs cliques leurs claques, aller se faire voir à l’Ouest. La marche vers la lumière était tout à fait compromise, sinon impossible. Pour y pallier les anciens y mettaient un bon coup. Il fallait y croire. Ce n’était, considérait Mr. Figon, ni forcément la manière de tout un chacun ni le fait de tout le monde. Alors, en se levant dans ce qui succède à la nuit par effet de rotation, il piétinait d’abord dans le vide, jour après jour, semaine après semaine... Les nerfs ramollis de sommeil. D’une consistance de macaroni trop cuits. Sommés de s’accorder fissa par une voix que l’on nommait bien légèrement „intérieure“, qui n’était autre que la cantate canulante provoquée par le vacuum de la boîte crânienne au réveil, et se prolongeait d’ailleurs souvent le reste de la journée. D’abord le vide. Et ensuite, sa femme. Puis, peut-être, les questions – et la plupart du temps, aucune réponse digne de ce nom. Seuls d’irréductibles farfelus (Parmi eux, assurément, le proviseur du collège ou Mr. Figon travaillait) explosaient de réponses au lever. Parfait dans sa restriction, leur sens du devoir ne connaissait aucune déviation et l’énergie nécessaire à sa réalisation ignorait la baisse de régime ou la pénurie. En comparaison, chaque pandémie n’était qu’un bref relachement frivole, une joyeuse oisiveté des organes à laquelle chacun était invité à participer sans contrôle d’admission. Plus opportunistes qu’ouverts, plus allumés qu’éclairés, girouettes affolées ou phénakistiscopes emballées, infatiguables agités, ils multipliaient les directions à prendre, peu importe lesquelles, pourvu que ceux qui les suivaient le fassent en nombre toujours plus grand pour former une masse ne pouvant, ne devant qu’augmenter son volume, rajoutant ainsi de l’eau à leur moulin, de la manie à leur égo. D’une ambition sans borne, ils masquaient leurs carences d’une débauche de pirouettes toujours renouvelées, exhibant une vélocité, vantant une endurance rare et cependant inépuisable, propre à vous exaspérer. Quant à leur enthousiasme aussi inepte que vorace, il se chargait de bétonner toutes vos tentatives de retrait, bien dérisoires, en les qualifiant d’attitude mesquine, égoïste et contraproductive. De là à vous qualifier de contempteur de la bonne humeur il n’y avait qu’un pas qu’ils franchissent avec un air chafouin en conjuguant “vouer les râleurs aux gémonies” à toutes les personnes, à tous les temps.

Disparues les premières pages, qu’en était-il des suivantes? Mr Figon se souvenait encore assez bien des circonstances qui les provoquèrent. Le mieux eut sans doute été d’arrêter au bout d’une phrase. Mais voyez comme nous sommes : un mot succède à l’autre, une nouvelle phrase est vite arrivée et vous vous retrouvez pour finir nez à nez avec une page là ou le format carte postale eut largement suffit. Et les paragraphes s’accumulèrent, non pour raconter mais pour remplir du temps vide ou vider le temps trop plein des jours, des nuits que sait-on? Rien. Vues les circonstances de son réveil une autre réponse eut été bien imprudente et flagrant le manque de preuves pour l’étayer. Or Mr Figon attendait, par exemple, d’un astronome annonçant la découverte d’une nouvelle planète à deux pas de notre système, qu’il fournisse séance tenante la preuve de son existence, sous forme de photo ou d’un graphique montrant en temps réel les oscillations, variations, hoquets lumineux qu’elle provoque en passant devant son étoile-mère.

L'affaire débuta avec peu : un bocal d’origine inconnue, rempli de café, d’encre rouge, de cendre de cigarettes, de crachats acariâtres, drôle de chabrot. Il se tenait sur son bureau parmi des outils de première nécessité et surtout, un brimborium d’objets plus ou moins pratiques, vaguement décoratifs et collecteurs de poussière, ou n’appartenant à aucune de ces catégories. Mr Figon l’observait, autant avec un intérêt pseudo-scientifique qu’une curiosité désintéressée. Nous ne savons pas toujours utiliser nos dix doigts à bon ou mauvais escient et sans même vouloir se préconiser une ergothérapie, n’importe quelle étude empirique est une distraction bienvenue, un pis-aller ou même une bouée de sauvetage nécessaire; le temps passe et va savoir ce qui en découlera? Dire qu’il y avait une époque où il n’y avait pas de temps (est-ce bien sûr ?). Mr Figon y aurait volontiers passé une semaine de vacances, bien méritées, après toutes ces années à supporter ce temps où il n’y a rien d’autre à se mettre sous la dent. Et le collège. Et sa femme, manqua-t-il d'ajouter.

Il n’aurait pu en décrire le goût. Sa consistance lui rappelait. Mais revenons au bocal. À son contenu, aux propriétés chimiques pour le moins louches, impénétrables, dont il semblait ne rien vouloir sortir ayant ne serait-ce qu’un lien infime avec une science quelconque. Quant à une nouvelle connaissance, il pouvait repasser. La surface de ce liquide était recouverte d’une sorte de gaze moisie, d’un vert bohémien. L’effleurait-on qu’une fine spirale de fumée s’élevait pour s’évanouir presqu’aussitôt. La fantaisie n’était pas une de ses qualités premières mais en s’appliquant Mr. Figon eut pu y déceler un message, une allégorie camouflée, un code voilé, l’expression d’une manifestation herméneutique, ou l’interprêter comme la métempsychose devenue soudain visible. De nouveau terre-à-terre il eut pu se demander ce qu’il y avait de si précieux dans le temps que nous n’avons jamais pour qu’il le gaspille aussi légèrement avec pareilles vétilles. L’ambition pour examiner cela d’un peu plus près lui faisait tout à fait défaut. Pour remédier à cette déficience il fixa le bocal avec une acuité redoublée. Et cela arriva, lui surgit de l’esprit comme un éclair, ou un débordement d’évier subit, la crevaison d’un pneu, une piqûre d’insecte ou un coup de pied aux fesses venu de nulle part, imparable en tout cas de précision: Et si son devoir avait consisté à sauter d’une chaise et plonger sans hésitation dans le dit bocal? Qu’un dromadaire soit capable de passer plus ou moins clandestinement sa bosse dans le chas d’une aiguille n’étonne plus personne; piquer une tête dans un bocal requiert de son côté un peu plus que de l’adresse. C´est lorsque que vous trébuchez contre les barrières de la prestidigitation que la réalité vous scie en deux. Conscient de l’impossibilité d’un tel dessein, il nota cependant que le vrai problème résidait plus dans le terme „devoir” que dans l’applicabilité de lois physiques assez douteuses. A quoi ressemblait-il, ce devoir ? Et s‘il le savait, à partir de quelles réflexions, de quelles gymnastiques dialectiques, de quelles déductions en était-il arrivé à considérer un saut dans un bocal rempli d’un liquide trouble, opaque même, comme une forme sinon La Forme d’expression par exellence de son accomplissement? Y avait-il de l’impératif catégorique sous roche? La courbe qu’il ne manqerait pas de tracer en se déplaçant de la chaise au bocal serait-elle suffisament élégante et fiable pour prétendre au statut de loi universelle? Tel un idiot n’ayant rien d’autre à faire il se devait d’écrire sur ce thème; tel un idiot de haut niveau, il se devait surtout d’écrire chaque jour, ce qu’il accomplit avec un zèle indéfectible pendant des mois, pour la plus grande fierté de sa femme. Au fil des pages il finit par croire que le fait d’aligner des phrases, des mots, sans trop se préoccuper de savoir s’ils avaient un sens ou non, comme on enfile machinalement des perles ou embroche des merguez, devenait le devoir en soi. Le résultat, ce „Roman du Devoir“, ressemblait à la soupe stagnante dans le bocal, et, pour autant qu'il s’en souvienne, s’avéra aussi informe qu’indigeste.