Les k’ong, tong,
fang, tongfang, plouf! alertaient les canards, ou peut-être
l’onde de choc provoquée par les pierress jetées
une à une par Lucien dans le bassin, vaine, fausse alerte, une
pierre n’est pas un quignon de pain. Il est d’ailleurs conseillé,
interdit même, de jeter de la nourriture aux palmipèdes.
Ceux-ci ignorent bien sûr tout de cet arrêté municipal
et se précipitent à coups de palmes nerveux vers le n’importe
quoi entrant en contact avec l’eau, interprété comme
une aubaine, dont ils ne trouvent nulle confirmation. Ils changent alors
de cap, le bec vide. Fâchés? déçus? surpris?
Peut-être oublient-ils rapidement la raison qui les avait amené
à se propulser hâtivement, au nez de la concurence, vers
ces k’ong, tong, fang, tongfang, plouf! répétés.
Autant de mondes dont se débarassait Lucien pour être à
même d’en cueillir d’autres, assurant ainsi un renouvellement
régulier de son stock. Parce que tu comprends, expliquait-il
à Mireille, ce que tu vois est unique, la vision est unique,
rien ne se répète. Tu ne fais pas non plus deux fois trempette
dans la même eau, tu ne plonges pas deux fois dans la mêm
vague. René, lui, était d’un autre avis : l’eau
du fleuve se jette dans la mer, s’évapore, consitue les
nuages d’où tombe la pluie, qui se transforme en neige
d’où vient l’eau constituant le fleuve. Les éléments
chimiques composant cette eau sont toujours les mêmes, ne le seraient-ils
pas que l’eau ne serait pas eau ; si l’eau ne change pas,
le fleuve qu’elle constitue ne saurait changer non plus ; or si
le fleuve ne change pas cela signifie qu’il est toujours identique
à lui-même, et si cela est le cas, nous avons le loisir
de pouvoir nous baigner deux fois dans le même fleuve, et même
plus. Oui, n’empêche que la mer est salée. La discussion
s’arrêtait généralement là, ou bien
ils passaient à autre chose. Mireille n’avait aucun avis
sur la question, ou ne l’exprimait pas. Elle évitait aussi
de s’enquérir du contenu de ses „visions“,
moins par l’appréhension d’y déceler les failles
de l’entendement de Lucien, que de devoir en supporter l’interminable
description (il savait s’étendre). Lucien d’ailleurs
se gardait bien (De même qu’à René ou Camille)
de lui en faire partager la teneur : k’ong, tong, fang, tongfang,
plouf! des parkings, des rayons de surgelés, une cour d’école,
un paquet de biscottes, les débris d’un avion crashé
dans une clairière, des accouplements, cavalcade de CRS, le public
d’un critérium, celui d’un match de catch M’boaba
sa servante et son boa, un navire de guerre vire au large d’une
île, cellier dans une cave, caisses de poissons sur le sol d’une
criée, pot-au-feu, grues, mât de charge, jeune fille dans
une piscine, rapace en cage, compartiment de train seconde classe, première
page de quotidien le président est, flottilles de méduses,
radiographie oui là ce sont vos os, vitrine de boulangerie, pont
enjambant une voie ferrée. |