La scène restait vivante à son esprit. Attablé dans la cuisine Lucien remplissait avec application le flacon au moyen d’un entonnoir en papier. L’opération devait être accomplie coûte que coûte, goutte à goutte. Se souvenir en quoi résidait sa nécessité l’aiderait à savoir ce que le flacon, hermétiquement fermé, pouvait bien contenir ; se rappeler de quoi le flacon était rempli lui donnerait facilement accès aux raisons l’ayant incité de la mener à bien. Il appréciait cette tentative de recoller les morceaux de ce puzzle en temps réel : une course dans un tunnel dont l’extrémité serait murée ou déboucherait sur un ravin. Deux choix se présentaient alors : soit il se prenait le mur et se disloquait comme un dummy ; soit il s’éclatait au sol à la suite d’un chute très cartoon, genre Vil Coyote, obsédé par un „bip bip“ crispant. L’exiguité de cette irréversible sens unique ne lui échappait pas. En tordre la rigueur le ferait peut-être déraper, changerait non seulement sa position dans le décor mais aussi la perception qu’il pouvait en avoir, lui donnant la capacité d’appréhender la situation d’un œil différent. Fort d’un arrangement axonométrique recadré, il multipliait les points de fuite jusqu’à s’en rayer la rétine, revint à une approche curviligne pour déboucher sur cette cavalière simplicité tant prisée par les militaires et finalement s’en tenir à l’option frontale, et n’être pas beaucoup plus avancé qu’au moment où la scène de la cuisine lui revint à l’esprit.