D’avis différents
en discutant, ils étaient sensiblement d’accords. Les arguments
pour ou contre la conservation de tel ou tel objet s’espaçaient
alors pour laisser le silence s’installer. Chacun pour soi. Camille
savait ne pas dire la vérité lorsqu‘elle accusait
finalement certains objets conservés par René de jouer du
coude pour écarter ceux qui avaient sa faveur. Si René employait
„squatter“ à propos des objets de Camille, il omettait
d’appliquer le même verbe pour ceux qu’il disperçait
lui-même un peu partout. Les coups de cœur de l’un devenaient
coups de tête chez l’autre et vice-versa. Il en allait de
même pour ce que l’un considérait comme une recherche
esthétique et que l‘autre assassinait en le qualifiant de
simple impulsion. Ils s’affrontaient en prolongeant une guerre de
position dont aucun ne se serait avancé à remettre l’efficacité
en cause. Toute tentative dans ce sens ne pouvait être qu’infructueuse.
Autant prétendre traverser un champ de mines les yeux bandés.
Camille comme René s’essayait plutôt à dénigrer
par le compliment, ou détortiquer les objets „ensensés“
par l’autre afin de mettre à jours des caractéristiques
propres à en dévoiler l’inanité. La meilleure
défense consistait en un discours (pseudo) scientifique, attribuant
au moindre bout de papier, au plus navrant morceau de plastique un sceau
anthropologique: de „témoignage de l’activité
humaine“. Impossible de le dénigrer sans que cette humanité
ne subisse une profonde perte, une dévaluation aux conséquences
irréversibles. René comme Camille accomplissait ainsi un
grand écart formidable, ou l’incomparable technicité
acheuléenne rejoignait la plus inepte des figurines. Ni l’un
ni l’autre ne croyait à cette fable, mais les deux ne se
gênait pas pour en entretenir la flamme. Garantie fragile, certes,
mais garantie tout de même, contre un coup de sang à même
d’expédier, par exemple, ce guerrier du buffet à la
poubelle. |