| Marcher dans Venise est une telle évidence
que Perlain s’en voulut de s’être laisser aller à
empreinter ces navigobus bondés. Fi de la foule! Il écouta
les indications du réceptioniste, et partit se perdre. Les quelques
800 mètres séparant l’hôtel du Palazzo Grassi
s’allongèrent, s’étendirent, s’élastiquèrent,
le firent rebondir de canal en cul-de-sac, de pont en campo, de place
en tourne-en-rond, de mauvaise direction en sens inique, tant mieux. Car,
affirmait-il, en prenant l’air de celui qui se sera occupé
au plus près d’un parcours artistique et loin de s‘y
confiner sera parvenu à aborder une ville avec la même lente
et longue perspicacité, Venise est le seul endroit où
voir les œuvres de Duchamp veuille à peu près dire
quelque chose. Il marquait une pause, le laissait flotter dans l’air
ce quelque chose. Soyez sûr qu‘il existe, poursuivait-il,
une symbiose entre le labyrinthe vénitien et la pensée
duchampienne. Puis, devançant avec habileté ses interlocuteurs
: et ne m‘en demandez pas plus – qui aures habet, audiat
ce que je tais. Il existait plusieurs façon de se taire. Ainsi,
lui, comparant le temps où il n’avait encore jamais vu un
Duchamp et à celui où il n’aurait plus l’occasion
de le faire, à l’instant où il lui avait été
donné de pouvoir le faire était si restreint, si infime
même, se garda bien d’entrer visiter l’exposition une
fois payé le montant du billet. De même n’avait-il
pas acheté de catalogue ni de cartes postales, genre de produits
pour lesquels il n’avait que mépris. Soit on voit une
exposition, soit on ne la voit pas. Soit on la voit et l’on garde
le tacet ; soit on ne la voit pas et il est bon d‘agir de même.
Il est vain de pérorer sur des œuvres que l’on n’a
pas vu et tout à fait ridicule d’ouvrir la bouche en leur
présence, précisait-il à ses invités,
qu’il savait accueillir de manière à ce qu’ils
forment un bouchon dans le vestibule où il avait soigneusement
scotché les billets d’expositions jamais visitées.
Ce soir là, accrochant sa veste à un porte-manteau, feignant
l‘indifférence, un convive lacha : - Beuys affirmait que... - Oh vous savez...., répliqua Perlain en souriant. L’autre ne savait pas mais sourit à son tour. Perlain referma la porte et d’un geste de la main indiqua la salle à manger : mais n’en voilà-t-il pas assez sur l’art et le défaut d’art des discours? Installons-nous plutôt... Tous étant soulagés de ne pas devoir argumenter dans un sens ou l‘autre, personne ne s’y opposa. |