Entretemps nous avions franchi la frontière et filions à quelques kilomètres au nord d’Engis, nom qui démériterait pas de figurer à côté de celui Neanderthal. Mais. Et si... Les os décrits par le Dr. Schaafhausen, puis Fuhlrott eurent tout simplement occupé quelque 15,30 m² au bord la Düssel, c’est tout. Autrement baptisée, c.a.d. Engis, la calotte n’en aurait pas moins provoqué de remous autant dans les laboratoires que dans les chapelles. Pro ou contra ceci cela, les érudits se seraient tout autant penchés sur le mystère du torus circumorbitaire, eurent pareillement jonglé avec l’acromégalie, le prognathisme et autre dolichocephalie, l’encyclopédie anarchiste eut continué de croire en Homo Glozelensis, Albert-Eugène Lachenal de ferrailler contre le matérialisme, le Bulletin mensuel de Saint-Antoine de Padoue d‘affronter la théorie de l’évolution, le crâne de tel voleur eut pour Cesare Lombroso conservé les qualités qui le destinaient à ne pas devenir un inspecteur de police, et toutes ces pages noircies n’en voleteraient pas moins dans l’air, ainsi les plumes dans le poulailler après la visite du renard. Elles recouvraient le sol comme une première neige avant que de fondre. On avait fait du chemin, sans être beaucoup avancé. Pour ma part, je traversai une nouvelle frontière en feuilletant une revue scientifique. Le vocabulaire accusait une technicité proportionnelle au progrès des méthodes de recherche. L’équilibre entre la somme des données accumulées et le nombre de questions qu’elles continuaient de soulever restait sans doute le seul acquis véritable. Si la communauté scientifique s’entendait à remettre avec plus en plus de précison Homo Neanderthalensis à sa place, la divergence quant à sa position par rapport à Homo Sapiens restait. Trop proche pour les uns, trop éloignée pour les autres. Appuyant sur le bouton des portes du train désormais régional, je déclenchai l’ouverture d’icelles et me retrouvai face à l’ancienne gare. Rien de bien exitant pour l’humanité, un petit évènement pour moi, ou plutôt, la figurine. Sensibilisé peut-être par l’endroit, considérant le va-et-vient sur le quai, je me demandai si l’évolution pouvait revenir à arrière, à savoir, notant le nombre de personnes occupées à mastiquer, qui une brioche, qui un sandwiche, qui une barre vitaminée, si cette activité (qui implique l’action coordonnée des mâchoires et des mains) ne risquait pas nous faire recouvrir l’état dont la bipédie nous avait libéré. Il est vrai qu’une main seule était associée à l’ingurgitation, en ce qu’elle maintenait à une hauteur adéquate, la barre, le sandwiche ou la brioche, alors que l’autre serrait fermement un portable positioné, lui, au niveau du nombril.
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