Ils l’avaient rencontré
près du ponte dell’Accademia. Etudiant argentin, il finançait
un tour d’Europe au circuit réduit (France, Italie) côté
jardin, le côté cour étant occupé par les
africains. Ceux-ci écoulaient avec plus ou moins de bonheur leurs
articles à la sauvette (bourses, porte-feuilles, ceintures, chapeaux),
il essayait pour sa part d’attirer l’attention avec ses
dessins. Sa stratégie était simple, le succès relatif
: à Paris il avait proposé du pseudo Carpaccio, s’inspirait
de Manet à Venise. N’y connaissant pas grand chose, Lucien
et René avaient hoché du chef et acheté chacun
un croquis. On fêta l’affaire près du Campo di S.
Barnaba, dans une institution religieuse servant des repas bon marché
aux étudiants. Les agapes se poursuivirent et s‘achevèrent
dans un club près de la Fenice. Les commandes de birra del demonio
furent équitables, égalitaires les effets de l’alcool.
L’argentin disparut. René emporta le cendrier, Lucien une
boîte d’allumettes.
Très vite, le premier vomit par cœur ce qu’il avait
absorbé, pour entamer, une fois soulagé, une errance nocturne
au parcours indescriptible qui finit par le mener à l’hôtel
où ils étaient descendus ; le second évita ce déballastage
pour s’effondrer dans une gondole qu’il ne quitta qu’à
l’aube, réveillé par une mouette.. |