L’ascenseur vétuste sans être déglingué, qui les élevait à l'étage où FDDC et Jane Novi étaient descendus. Dans un sens comme dans l’autre il leur semblait passer à chaque fois à travers un miroir. De leur chambre à la rue. De celle-ci à leur chambre. D’une carte-postale à la réalité. De celle-ci à... La rue d'abord, pleine de circulation mais tôt désertée par les piétons le soir, pleine de façades, s'achevant sur la droite sur un effet de miroir, deux tourelles ornées d'aigles facistes se faisant face, pour déboucher sur la gare dont semblait vouloir s'éloigner la statue équestre du roi Victor-Emmanuel et par delà plus loin là-bas vers le sud-est, monte Grifone au sommet duquel encore au début du XXe siècle nidifiait le vautour fauve cependant qu'à son pied au début du XIXe on découvrait des ossemens fossiles (Le Temps, 29 octobre 1830, in : Archives des découvertes et des inventions nouvelles: faites dans les Sciences, les Arts et les Manufactures, tant en France que dans les Pays étrangers, pendant l’année 1830) ; la rue encore, mais sur la gauche cette fois, pleine de circulation mais rapidement vide de piétons à la tombée du jour, pleine de façades avec balcons, sans balcons, allant finir dans un là-bas invisible contrairement au sommet de monte Pellegrino, avec ses pinèdes, ses antennes. Ce que l'on voit, ce que l'on ne voit pas. Et ce que l’on peut saisir, malgré, ou à travers l'exitation rétinienne, peut-être. Comme de reconnaître qu'un mort en cache souvant un autre, même plusieurs, et que les âmes en peine ce sont d’abord les vivants, donc eux, courant après leurs morts, à pleines jambes, pleines mains, suivant du doigt le résaux des câbles sur les façades les menant de marchés en boutiques, sur et dans lesquels ils effectuaient des raids dont le produit s’entassait dans leur chambre à 32.000 Lire, sur la commode, le lavabo, la télévision, pendait à la fenêtre, sur l’armoire, démultipliant en une carte postale 3-D l’évidence de ces morts, la mia rigorosa scopare le morte, le morte amano la rigorosa mia, chantonnait FDDC, alors qu’ils dressaient les autels d’une chapelle à deux sous, sanctuaire de pacotilles, de trésors et de désastres. Palerm’haut, Paler-bas, les pleurs de Palerme, la Palermysie Rosalia au milieu dont la vitre attendait d’être nettoyée. Il le savait. Attendait la flanelle, et la poudre sauvage? Trésors et désastres. Polvere selvaggia, Cicciolina affichée à l’Orfeo, via Marqueda 10.30-4.00, mais assise déjà au Palarment? Si elle avait son siège à Rome, FDDC pouvait nettoyer le pare-brise de Rosalia, bonne blague. Et veni creature, volez, oui, venez. Sono venuti, hanno veduto, hanno riso. S’appliquaient de jour en nuit, valeureux comme les pupi, affairés dans la chambre, accoudés au balcon, assis, allongés, longeant le bord de mer, revenant dans la chambre. FDDC se bronzait les os à l’écran du téléviseur qu’on leur confisquerait plus tard pour nuisance nocture ; Jane Novi grignottait les étoiles, ces voyants de l’alerte générale auxquelles répondaient le clochèlement grave d’une église proche et le raffût du trafic. Ils sortirent une fois de plus, aussitôt gobés par les klaxonades, pétaronades speedées de la circulation. Des anges lumineux pendaient entre les immeubles, des défroques d’anges, lessive limbaire, plus loin ils se métamorphosaient en chameaux, ailleurs on retrouvaient des étoiles filantes, des père-Noël cyclistes qui les guidaient, de nouveau, vers ces rues-marchés tortueux où ils déembulent, sinuent entre des paquets de goémons encombrant le passages, attirés par les étalages, repoussés par les têtes de veaux revalorisant un linteau, les chevreaux dépiautés, les agneaux dépecés suspendus par les pattes postérieures, la volaille déplumée, interpelés de temps à autre par la statue de S. Rosalia, la vraie patronne, dans sa robe noire, crâne en main, le tout enguirlandé de dessous opposant à la vanité de la carne, celle du simili soie. Marchands ambulants comme commerçants fixes toutes catégories confondues, proposaient un lot identique : corsage, porte-jarretelles, slip. Rouge. Inévitablement rouge. Définitivement rouge. Merd´alla forma innenarabilis arriva, poussa FDDC, se demandant si le débalage de la dentelle mêlé à celui de la barbaque n‘était stimulé par la viandelosigkeit symbolisée par la statue, s’il ne s’agissait pas là d‘une équation qu’eux n’avaient pas soupçonné jusqu’alors, un tour de passe-passe consistant à rendre le macabre aussi dérisoire que le kitsch et le kitsch plus macabre que le macabre lui même. Car les hommes connaissent des représentations de la mort, que la mort ne soupçonne pas. Peut-être était-il tout simplement plus facile de la reconnaître dans le flétrissement subit de la fleur de cerisier... La chambre devenait le garde-trophées de leurs chasses au Ballarà, Borgo Vecchio, à la Vucciria, où ils achetaient en triples exemplaires ce qu’ils avaient déjà acquis en double, pour garnir cette chapelle virant au grottesque lorsque Lucrecia Prosciutta en devint la patronne intouchable. Seulement palpable : leur perte de mémoire véritable, ou plutôt, son évacuation vers une périphérie déjouant toute idée de repère géographique ou autre. Ho avuto una frattura della cultura, sifflotait FDDC dans la rue, avec une insouciance ne manquant jamais d’effleurer le crépis éclaté, émietté de certaines façades, des bennes à ordures suffoquées, débordantes, de chantiers figées dans l’antiquité d’une modernité oubliée, tout ce qui fait le fétichisme des flâneries, des fâneries serait peut-être plus juste, que l’on préfère à sa misère, même si elle s’y reflète sans arrêt. A la vie, à la mort. Des morts sains dans un corps billard... Roulez...